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Larisa Leonidovna Drozdova : dans les yeux des poupées, par Françoise Duparc

amarilla_la_rieuse__photoJulienMartinez

Les prunelles des poupées ne sont pas innocentes. Leurs yeux nous parlent, de nous, de notre époque, de notre société. Regards croisés sur l’œil des poupées avec la collectionneuse Larisa Leonidovna Drozdova… D’origine russe, Larisa Leonidovna Drozdova, vit aujourd’hui entre le sud de la France et Genève où réside une partie de sa famille. Sa collection de poupées est exemplaire tant par son éclectisme que par son originalité.

Françoise Duparc : Comment et pourquoi êtes-vous devenue collectionneuse de poupées ?

Larisa Leonidovna Drozdova : Ce n’est pas une passion très ancienne, j’ai commencé à m’intéresser aux poupées il y a une dizaine d’années seulement. Dès que je suis entrée dans cet univers, j’ai été fascinée. La poupée est un sujet envoutant.  Pour évoquer cet objet sous toutes ses coutures, il faudrait écrire des encyclopédies tant le sujet est riche et sans fin ! La poupée est porteuse de tant de symboles, de valeurs, d’histoire…

Mais en tant que collectionneuse ce qui me questionne le plus c’est le rapport que j’entretiens avec ces poupées. J’ai été frappée par une phrase de Martine Lusardy, (la commissaire de l’exposition de poupées à la Halle Saint-Pierre à Paris en 2004 ndlr), elle disait : « Nous n’avons pas besoin d’animer ces objets, nous n’osons pas même les toucher, car ce sont eux qui nous manipulent. » Cela semble tellement vrai.

FD : Vous sentez-vous manipulée par vos poupées ?! Dans vos interviews, ce thème revient souvent, vous insistez également beaucoup sur l’importance du regard des poupées. Pourquoi ?

LLD : Il faut sortir la poupée de son carcan de jouet ludique, elle est bien autre chose. Intéressez-vous  aux œuvres de Hans Bellmer ou de Nedjar pour ne citer qu’eux, regardez leurs œuvres et vous verrez tout ce qu’une poupée peut véhiculer d’angoisses, d’adorations, de joies, de peurs, de rêves… Quand aux yeux des poupées, voilà encore un autre aspect ô combien intéressant.

Savez-vous, par exemple, que la poupée Barbie doit en grande partie son succès planétaire à son regard. Lorsque la famille Handler la crée en 1959, elle lui fabrique des yeux de biche mais avec le regard se dirigeant vers le bas à droite et la tête légèrement inclinée, ce qui lui donne un petit air coquin et soumis, comme l’étaient les femmes de l’époque aux Etats-Unis. Il faudra attendre les années 1970 et l’évolution du statut des femmes pour que Barbie regarde enfin droit devant elle. C’est un exemple parmi tant d’autres pour montrer l’importance des yeux des poupées et aussi ce qu’ils nous disent de notre société. Dernièrement j’ai découvert un jeune créateur, Julien Martinez et j’ai été frappée par l’étrangeté du regard de ses poupées. Les yeux des poupées m’interpellent toujours, comme si c’était le premier échange entre l’objet et moi. 

FD : Le regard des poupées nous renverraient-il à la fois à nous-mêmes et aux autres ?

LLD : Oui, exactement. C’est aussi ce que dit Marie-Jeanne Nouvellon, une autre créatrice très intéressante : « C’est un univers parallèle où regard sur soi et vision d’autrui se répondent en chœur. »  Elle interroge son époque et la place et le rôle des femmes dans la société. J’ai été voir son exposition sur 130 regards d’une femme sur le XXème siècle et j’ai été enchantée par son univers, elle raconte une histoire qui parle à chacun(e) d’entre nous.

FD : Dans son ouvrage « Art et Agency », l’anthropologue de l’art, Alfred Gell s’interrogeait : « Mais qu’est-ce que le David de Michel Ange sinon une grande poupée pour adulte ? » Larisa Drozdova, selon vous, y aurait-il des poupées pour enfants et des poupées pour adultes ?

LLD : Les travaux d’Alfred Gell à ce sujet sont passionnants et il ne faut pas les réduire. Je crois me souvenir que lorsqu’il dit cela, il ne parle pas d’objets pour enfants ou pour adultes. Il souligne seulement que les poupées sont des objets qui représentent un être humain, comme le David, et qu’à ce titre ce sont des êtres sociaux qui font partie de notre univers et qu’elles méritent réflexion.

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La Rédaction