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La vigne est un mot féminin, mais le vin reste masculin

Lorsque l’on évoque l’égalité homme-femme, il y a des domaines qui viennent immédiatement à l’esprit. Ensuite, en y réfléchissant un peu, il y a d’autres domaines pour lesquels on ne pose pas la question. Parmi ces domaines plus étonnants, on pense par exemple a la cuisine. La partition est claire mais paradoxale, les femmes font majoritairement la cuisine au quotidien et pour le foyer et disparaissent lorsqu’il s’agit de la grande cuisine gastronomique. De son côté, Sandrine Goeyvaerts analyse dans son “Manifeste pour un vin inclusif” la manière dont les femmes ont été écartées de la fabrication du vin, puis de l’œnologie.

Une ségrégation qui s’installe au fur et à mesure

Le parallèle est assez significatif. En effet comme pour de nombreux autres domaines, faire de l’œnologie une histoire d’homme ne s’est pas fait par hasard. Selon la caviste et journaliste belge, durant l’antiquité, les femmes s’occupaient aussi à la vinification. Ceci étant une partie plus noble que le travail de la vigne, elles en ont été écartées pour être cantonnées à un travail de ramassage.

Pas le droit à la parole

Les raisons profondes de ce basculement sont à retrouver dans des peurs et des principes assez classiques. Platon lui-même n’échappe pas a la critique. Le philosophe recommande en effet aux femmes de ne pas boire. Le postulat veut que l’alcool soit évidemment associé à ivresse et celle-ci a tendance a délié les langues. De là, à entendre de la part de certaines bouches féminines des vérités pas forcément agréables, il n’y a qu’un pas. C’est pour cela qu’il est préférable que seuls les hommes philosophes s’exprime haut et fort en public. Donc la consommation de vin est restreinte pour éviter que les femmes ne prennent trop la parole.

La sexualité féminine en question

À cela, il faut évidemment rajouter, la crainte d’une sexualité “débridée”. Attention, cette sexualité concerne exclusivement les femmes. Il n’est pas question d’être cocu ou que la fille se retrouve enceinte. Du côté masculin, boire et tenir le mieux l’alcool fait, par contre partie des critères de virilité.

Comme on peut l’imaginer, cette différenciation va s’accroître avec l’arrivée des grandes religions. Sur ce sujet, elles semblent parfaitement s’entendre. Du côté chrétien, le vin fait partie du cadre des célébrations et des réjouissances. Cependant, à propos de jouir, on retrouve la peur de l’ivresse féminine. Cette différenciation va se retrouver dans le traitement du vin et la pratique de l’œnologie.

Vigneron oui, mais pas vigneronne

En effet, les femmes n’ont pas vraiment disparu du monde viticole, mais elles ont été reléguées à des taches annexes ou très ingrates. On pourrait schématiser en disant qu’elles s’occupent de la vigne, mais pas du vin. Comme de nombreuses femmes du monde agricole, elles sont devenues les épouses ou les filles du vigneron. Elles sont les “petites mains” dévolues par exemple aux épamprages, à savoir enlever une partie des feuilles pour que les raisins bénéficient du soleil. Pour d’autres, ce sera la taille et le liage. Ces lieuses ou sarmenteuses, sont des femmes qui n’apparaissent pas dans les registres commerciaux, à l’instar des enfants. Elles n’ont évidemment pas de salaire et n’ont jamais bénéficié du statut d’ouvrières agricoles.

La noblesse montante de l’œnologie

À partir du 17e siècle, le vin devient prestigieux socialement. Comme il devient un marqueur social, on commence à distinguer ceux qui boivent des grands crus des autres, grâce à un vocabulaire de plus en plus recherché et donc moins accessible aux petits peuples. Cette “aristocratisation” du vin a une nouvelle fois accentuée la différence entre les hommes et les femmes. L’œnologie monte en gamme et oublie encore plus les “petites mains”.

Les effets de la grande guerre

Et puis, il y a eu la grande guerre, on ne saurait pas assez rappeler les effets sociaux de conflit. Le vin a eu son heure de gloire dans les tranchées. En effet comme toutes les boissons alcoolisées, il était plus sûr que l’eau en terme d’hygiène et de santé. Il permettait aussi de moins avoir peur durant les assauts contre les tranchées adverses. L’écart s’est accentué, car pour palier aux excès et aux conséquences de l’alcoolisme, ce sont les mères de famille et les institutrices, qui se sont engagées contre l’alcoolisation massive des classes populaires.

Les “soixante huitardes” de la vigne

Sur le terrain, l’hécatombe de la guerre a évidemment obligé ou permis aux femmes d’accroître leurs présences. De nombreuses veuves héritent de la gestion des domaines après la guerre. Or, dans ce cas-là, elle devait se marier à un vigneron et le domaine était englobé dans celui du vigneron nouvellement épousé. En fait, il n’existait toujours pas de féminin à “vigneron”.

Il faut attendre les années 60, pour que quelques femmes reprennent des domaines et revendiquent l’appellation “vigneronne”. Hélas, si certaines femmes ont su préserver des domaines, malgré l’absence ou le décès de leur mari. Cela n’a tenu qu’une génération. Elles ont ensuite légué leur domaine aux fils de la famille. Décidément, il n’y aura pas de “vigneronnes”.

Bien sûr, il existe la Veuve Clicquot, mais elle ne fait que constituer le cas qui confirme la règle.

 

 

 

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La Rédaction